Immeubles détenus par des non-résidents : les situations à risque que les notaires et avocats doivent savoir détecter et encadrer
- 24 févr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 avr.
Lorsqu’un non-résident vend un immeuble au Canada, la majorité des professionnels pensent immédiatement au certificat de conformité T2062. Or, de nombreuses autres situations peuvent déclencher une obligation fiscale, une retenue ou une responsabilité légale, même lorsqu’il n’y a pas de vente apparente. Ces zones grises représentent un risque important pour les notaires et avocats qui accompagnent une clientèle internationale.
Cet article met en lumière les principales situations à risque, souvent négligées, ainsi que les stratégies concrètes pour les gérer.
1. Le transfert à une société ou à une fiducie
Plusieurs non-résidents souhaitent transférer leur immeuble à une société canadienne, à une fiducie familiale ou à une société de gestion pour des raisons fiscales ou successorales. Même si le contrôle demeure entre les mêmes mains, un tel transfert constitue habituellement une disposition aux fins de l’impôt.
Cela peut entraîner un gain en capital imposable et l’obligation d’obtenir un certificat de conformité. Attention : le fait que le client soit le seul actionnaire de la société ne le dispense pas de l'impôt. Seul un choix fiscal spécifique (roulement selon l'article 85 de la L.I.R.) permet de reporter l'imposition, mais il exige une déclaration complexe produite dans des délais stricts. Sans ce choix, la transaction est taxable à la juste valeur marchande.
Comment gérer ce risque :
Toujours vérifier si le transfert est considéré comme une disposition réputée.
Valider si un roulement fiscal (art. 85) est requis pour éviter l'imposition immédiate.
Consulter un fiscaliste avant la rédaction de tout acte.
Anticiper l’obligation de retenue et de garantie (la société acquéreuse doit retenir l'impôt même si elle appartient au vendeur).
2. Le don ou le transfert à un proche
Le transfert gratuit d’un immeuble à un enfant, à un conjoint ou à un parent peut sembler simple sur le plan juridique, mais il déclenche en réalité une disposition réputée à la juste valeur marchande (JVM). Le non-résident est imposé comme s’il avait vendu l’immeuble au prix du marché.
Le piège majeur (Le « Cash Trap ») : L'obligation de retenue (art. 116) s'applique à l'acquéreur (le donataire). Celui qui reçoit l'immeuble doit verser 25 % de la valeur marchande au fisc immédiatement, même s'il ne paie rien au donateur. S'il ne le fait pas, il devient personnellement responsable de la dette fiscale du donateur.
De plus, l’ARC requalifie systématiquement les donations ou ventes à 1 $ à leur juste valeur marchande réelle.
Comment gérer ce risque :
Exiger une évaluation indépendante de la juste valeur marchande.
Avertir le bénéficiaire qu'il devra décaisser des fonds personnels pour payer la retenue fiscale (25 % de la JVM).
Documenter le consentement éclairé du client sur sa responsabilité personnelle.
3. Le changement d’usage de l’immeuble
Le passage d’un usage locatif à un usage personnel (ex. : un enfant ou un parent vient habiter gratuitement dans l’immeuble du non-résident) déclenche une disposition réputée à la JVM (art. 45(1) LIR) et un impôt souvent très élevé pour le propriétaire.
Donc :
Aucune retenue à la source.
Aucune garantie à fournir.
Comment gérer ce risque :
Poser systématiquement la question : « Depuis quand l’immeuble n’est-il plus loué ? Qui y habite actuellement ? »
Si le changement d’usage est récent, exiger une évaluation à la date du changement pour figer le coût fiscal.
Aviser par écrit le client qu’un impôt canadien important sera dû l’an prochain.
Ne surtout pas retenir d’argent ni exiger de T2062 (ce serait une erreur professionnelle).
4. La succession impliquant un non-résident
Lorsqu’un non-résident décède en détenant un immeuble au Canada, des règles fiscales spécifiques s’appliquent. La loi prévoit une disposition réputée au moment du décès, à la juste valeur marchande. Si les héritiers sont également non-résidents, toute vente ou transfert ultérieur exigera aussi un certificat de conformité.
Comment gérer ce risque :
Identifier le statut de résidence du défunt et des héritiers dès l’ouverture du dossier.
Faire produire les déclarations fiscales finales requises.
Éviter toute distribution avant la clarification complète de la situation fiscale.
Coordonner le dossier avec un spécialiste en fiscalité successorale.
5. Le refinancement et l’hypothèque
Le fait d’hypothéquer un immeuble détenu par un non-résident ne constitue pas une disposition fiscale. Toutefois, cela représente un risque de liquidité majeur pour l'avenir.
Le risque de « dépouillement d'équité » (Equity Stripping) : Si le non-résident retire l'équité de sa propriété via un refinancement pour sortir les fonds du Canada, il risque de ne plus y avoir assez d'argent disponible lors de la vente future pour payer les impôts. Rappelons que la retenue de 25 % se calcule sur le prix de vente total, et non sur le profit net après hypothèque.
Comment gérer ce risque :
Sensibiliser le client au fait que l'impôt futur devra être payé même si l'immeuble est lourdement hypothéqué (risque de devoir faire un chèque pour vendre).
Éviter de donner des conseils sur la déductibilité des intérêts (enjeu complexe en contexte international).
Conserver une documentation complète sur l'origine et la destination des fonds.
6. Les erreurs fréquentes à éviter
Parmi les erreurs les plus courantes observées dans la pratique :
Se limiter au concept de vente et ignorer les dispositions réputées (dons, transferts corporatifs).
Omettre de vérifier le statut de résidence réel du propriétaire.
Sous-estimer les délais de traitement du certificat de conformité.
Ne pas inclure de clause de retenue adéquate dans l’acte.
Croire à tort que le changement d’usage pur nécessite un certificat de conformité ou une retenue (erreur coûteuse en honoraires inutiles).
Le rôle du professionnel comme gestionnaire de risque
Dans ces dossiers, votre rôle dépasse largement celui de rédacteur d’actes. Vous êtes un gestionnaire de risque et un conseiller stratégique. En posant les bonnes questions, en documentant chaque étape et en vous entourant des bons experts, vous protégez non seulement votre client, mais également votre propre responsabilité professionnelle.
Conclusion
Les situations à risque impliquant des non-résidents propriétaires d’immeubles au Canada sont nombreuses et évolutives. Elles exigent une attention particulière, une expertise renforcée et une approche multidisciplinaire. Créer des processus internes adaptés et standardisés pour ces dossiers est aujourd’hui une nécessité pour toute pratique juridique moderne.


